Charles Péguy, héraut de la terre charnelle

Y a-t-il des artères plus vivantes, plus vitales que d’autres ? La Loire, qui arrose le cœur battant de France, bastion paisible d’Orléans, de son torrent clair et froid, c’est l’eau du baptême national de Charles Péguy qui jaillit à côté du sang chaud.

Il fallait que Charles Péguy meure au champ, et sa destinée fût accomplie le 5 septembre 1914, quand une balle ennemie l’emporta au champ d’honneur. Il le fallait parce qu’il eût été injuste que le prophète de l’incarnation, de l’incorporation, du charnel amour de la France, ne retourne pas littéralement, immédiatement, physiquement à la terre. Cette mort sublime, comme annoncée par le poète lui-même en 1913 entre les lignes d’Eve, est son authentique « couronnement », l’achèvement d’une œuvre  coïncidant avec une vie.

Et qu’enseigne-t-il aux Français ? D’abord que nous sommes ainsi nés, Français, qu’ainsi les siècles de France nous contemplent d’en-haut, que nous

Charles Péguy durant la Première Guerre Mondiale

sommes dans la vallée et que cette France qui parvient jusqu’à nous est un héritage qu’il est sacrilège et vain de refuser. La France, aussitôt qu’un français est façonné par Dieu dans notre terre, est toute entière transfusée dans toutes ses fibres vivantes, alors il est de notre race, c’est-à-dire héritier de notre passé  commun. Cette race n’est pas celle des biologistes politiques qui hiérarchisent, elle recouvre un sens qui, précisément, échappe à la science positiviste. Elle est l’héritage d’une mystique incarnée. La patrie est véritablement mère, matrice et nourricière, et Péguy nous rappelle que ce n’est pas qu’une vérité de l’esprit mais aussi, une vérité du corps. A chaque étreinte, pourvu que l’on y mette vraiment de soi, on met autant de France que l’on en mettrait avec d’autres glaives dans d’autres ventres, dans une juste guerre, et cela pour que « la France continue ». La patrie donne la vie, honte à ceux qui lui reprochent de ne donner que la mort, de donner la mort pour garder sa vie, et « heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle ».

Or la vie charnelle, l’incorporation de l’homme, la juste place de chaque particule élémentaire dans le grand fatras du cosmos, c’est le souci qui a mené Charles Péguy à la Nation, mais aussi au cadavre vivant du Christ.

Péguy semble être un converti, en politique comme en mystique. On connaît son engagement républicain, socialiste et dreyfusard des débuts. On connaît l’intensité de ses écrits chrétiens et l’ardeur à défendre la nation qui marquent les dernières années de sa vie. Mais les conversions de Péguy sont bien davantage des révélations : il n’a jamais cessé d’être républicain, pas plus que d’être du côté du capitaine Dreyfus. Lorsqu’il est encensé par ses anciens adversaires, Barrès en tête, qui lui assurent une gloire inespérée, il assume son passé malgré les détournements politiciens dont il fait l’objet. Et même son retour au catholicisme ne le fait pas tomber dans le panneau bourgeois qu’est assurément le cléricalisme d’alors.

Péguy dreyfusiste et socialiste

Lorsque Charles Péguy se fait « dreyfusiste », qu’importe si sa voix ne compte guère dans le débat public, il le fait précisément avec un souci de cohérence et d’honneur. Pas de socialisme conséquent hors du dreyfusisme, affirme-t-il en dépit de l’indifférence coupable de beaucoup de ses camarades au sort du capitaine : l’aspiration à la justice ne peut tolérer un tel scandale, fondé sur de tels critères. Pas de France non plus, c’est-à-dire de France catholique, infidèle aux vertus de charité et de justice. Plus encore, pas de fidélité, pas de piété filiale au sein de la nation française catholique sans la gratitude due aux Juifs, le passé commun, l’idée même de la « race » bien comprise. Alors toute la destinée de Péguy, tout ce qu’il deviendra, est déjà contenu et annoncé dans sa prise de position initiale. Il y a déjà le parti du Christ contre celui d’une Eglise-institution largement et sottement rangée du côté des anti-dreyfusards ; le parti de la mystique, et déjà de la mystique charnelle, originellement juive, contre un dreyfusisme réduit à un instrument politicien ; le parti, donc, de la république authentique contre le jeu malsain de la vile démocratie parlementaire.

Portrait de Péguy, par Jean-Pierre Laurens

Puis celui qui, normalien, a renoncé à enseigner après avoir échoué à l’agrégation, s’engage durablement dans la voie éditoriale. Les Cahiers de la quinzaine, revue qu’il fonde, anime et installe rue de la Sorbonne à Paris, sera son principal moyen d’expression. Une expression efficace, directe, qui ne ménage pas sa cible et n’endort pas son lecteur dans des éthers romantiques : Péguy se veut classique et concret. Pas de narration, pas d’ornements pour s’attaquer à la dissolution de la France dans le bourgeoisisme démocratique et ecclésiastique dont il est le témoin. Le souci politique de Péguy est celui du « fil de la tradition » que la modernité a rompu, engendrant un grand désordre. Sans la tradition, sans la mystique de l’antique France chrétienne, plus rien ne tient, et plus rien n’est à sa place. Le « tissu commun » est déchiré, alors l’injustice règne. Et cette injustice n’est pas que sociale, elle n’est pas qu’une question d’argent, elle est aussi et surtout une question d’esprit. La perte du vivifiant esprit dont rayonne la « mystique républicaine » que loue Péguy est, pour la race du peuple, un très douloureux déclassement.

Ce souci très direct des choses les plus ordinaires et les plus essentielles, le travail et l’enseignement comptant par-dessus tout ; ce souci du quotidien de la race, — « des gens », dirait-on aujourd’hui — est bien éloigné des considérations de « ceux qui font le malin (…) qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien. » Ceux dont la vie, justement, n’est pas politique, et qui font sécession avec la race pour se retrancher dans le refuge confortable des abstractions. Et à côté d’eux, Péguy dénonce aussi le « parti intellectuel » de ceux qui, sous couvert de scientificité, servent tout comme aujourd’hui des intérêts partisans à grands coups de discours pontifiants, et asservissent les consciences des écoliers…

Mais les Cahiers sont aussi son martyre : l’activité est aussi peu rentable que ses évolutions bien accueillies par son maigre lectorat. Le socialisme vitupérateur des premières éditions se teinte d’un catholicisme toujours plus criard. Criant de vérité, criant d’une foi véritable, mais qui pourtant jamais ne fait de l’auteur un renégat. Et qu’importe si ce catholicisme, nécessairement anticlérical, n’en est pas moins socialiste : le catholicisme de Péguy est déjà trop catholique pour les socialistes politiques réfractaires à la mystique qui élève et qui unit.

Le couronnement catholique

L’œuvre politique de Péguy, son œuvre temporelle, est aussi intense que son œuvre chrétienne, et c’est une évidence que les deux se nourrissent mutuellement. La redécouverte mystique chrétienne et patriotique, autant dire française, de Péguy, signifie la réunification de son être. Le couronnement de ses plus nobles aspirations de socialiste, de dreyfusiste et d’enfant de la terre est atteint par sa conversion au catholicisme, ou plus justement son retour en esprit et en vérité à ce qui, formellement, ne l’avait jamais quitté, qui est le souci du salut.

C’est dans la contemplation de la sainte figure de Jeanne d’Arc, enfant du peuple qui sauve le royaume, chrétienne incontestable d’abord condamnée par le clergé, que Charles Péguy médite le mystère de France. Depuis l’Ecole normale où il découvre le procès de Jeanne, jusqu’au dernier vers de son ultime strophe, cette méditation, qui est son leg, infuse une œuvre  toute entière tendue vers une plus juste, plus véritable, plus enracinée, plus vibrante appréhension de la patrie. Justice, Charité et Espérance sont précisément ce que Jeanne exalte dans la tourmente et la souffrance, dans son œuvre  pour le salut temporel et éternel de la France, elle qui « n’était qu’une humble enfant perdue en deux amours, l’amour de son pays parmi l’amour de Dieu. »

La grande série poétique des Mystères publiés par Charles Péguy est un torrent de spiritualité qui mériterait d’être déversé sur toutes les générations d’âmes chrétiennes desséchées par le catéchisme lénifiant d’une Eglise qui a piétiné sa mystique. Mais ce sont aussi des méditations pour la France, « pour que la France continue », pour qu’elle soit fidèle à elle-même, en chrétienté. Péguy restaure la France éternelle, l’intimité du lien qui unit la terre au Ciel, et le communique plus vivant que jamais aux générations égarées par la modernité. Enfin il achève de nous convaincre du bienfondé du sacrifice patriotique, dernier acte d’amour pour la France, lorsqu’il écrit, et comme pour toutes les Nations :

« Heureux ceux qui sont morts pour des cités charnelles.
Car elles sont le corps de la cité de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu,
Et les pauvres honneurs des maisons paternelles. »

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