J-V Roux : « À l’heure de la mondialisation des goûts et des saveurs, la gastronomie française est un puissant élément d’identification de notre pays sur la scène internationale. »

Jean-Victor Roux est l’auteur de l’ouvrage La table, une affaire d’État, publié aux éditions du Cerf en Avril 2017. Enseignant, diplômé de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, son livre traite de la fonction politique de la gastronomie française et du dîner d’État, symbolique aussi bien diplomatique que culturelle.

Dans votre livre, vous soulignez la rupture incarnée par les présidents Hollande et Sarkozy dans le domaine gastronomique. Quels sont les signes de cette rupture  par rapport à leurs prédécesseurs et que symbolise-t-elle selon vous ?

Elle est avant tout générationnelle. Ce sont deux hommes politiques marqués par les codes de la communication moderne qui valorise à l’excès l’ascèse. Aujourd’hui, un homme politique ventripotent n’est plus vu comme rassurant et bon vivant, mais plutôt comme paresseux. La crise de résultat dont souffre le monde politique est telle qu’on se recroqueville sur des symboles pour montrer qu’on agit. C’est comme s’il fallait se montrer capable de contrôler ses désirs pour montrer sa détermination à accéder à la présidence, et mettre en scène par son corps et sa sueur l’énergie que l’on dépense au service de ses électeurs. En campagne électorale, cela donne les joggings de Nicolas Sarkozy et le spectaculaire régime de François Hollande. Au pouvoir, cela amène des pratiques dommageables. Nicolas Sarkozy avait pratiquement abandonné le rituel du dîner d’État, et François Hollande a vendu une partie de la cave de l’Élysée dans une logique comptable destinée à acquérir des crus moins coûteux.

Vous démontrez toutefois que la gastronomie devient depuis quelques années un puissant outil d’influence pour la France au XXIe siècle. De quelle manière ?

Elle l’a toujours été ! On n’imagine pas Louis XIV sans les repas du roi et le cérémonial qui les accompagne. De nos jours, c’est surtout un instrument de « soft power » à la française. La gastronomie véhicule une image d’empathie, de partage. Elle implique une qualité des matières premières et un savoir-faire ancestral. À l’heure de la mondialisation des goûts et des saveurs, la gastronomie française est un puissant élément d’identification de notre pays sur la scène internationale. Pour les chefs d’État successifs, c’est un atout duquel il faut user pour préserver un avantage comparatif français, et qui permet également de contribuer positivement à la balance commerciale. L’activisme des autorités françaises pour que soit reconnu le repas gastronomique des Français au patrimoine immatériel de l’UNESCO est révélateur d’une prise de conscience de cet atout que l’on avait jusqu’alors quelque peu délaissé. Devant l’opinion internationale, il est plus aisé de mettre en avant l’image de la France patrie de la gastronomie plutôt que celle de l’un des premiers exportateurs d’armement !

La France, plus qu’aucun autre pays, semble partagée entre  un attrait pour la malbouffe et un fort attachement aux produits du terroir. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

C’est en effet paradoxal. La France est reconnue dans le monde entier pour sa gastronomie et les étoiles du guide Michelin suffisent à faire et défaire des réputations de chefs. La France n’en est pas moins un des pays les plus rentables pour McDonald’s, n’en déplaise à José Bové. L’obésité est également un réel problème, particulièrement chez les jeunes. Je pense que la France subit à la fois l’influence culturelle américaine dans le domaine culinaire, comme pour le cinéma, ce qui rejaillit sur les pratiques alimentaires des Français, et que le rythme de vie du XXIe siècle met à mal le repas traditionnel. Joël Robuchon souligne également un cruel déficit d’éducation aux goûts et aux saveurs, ce qui fait que les Français connaissent bien souvent très mal leur propre patrimoine gastronomique. La gastronomie française me parait essentiellement demeurer une gastronomie d’exception, c’est-à-dire d’occasion. Il y a toujours en France l’idée que si l’on veut faire d’un repas un événement marquant, on va se tourner vers le meilleur de ce que l’hexagone peut nous offrir à savoir les vins, le foie gras… On imagine mal faire un tel repas au quotidien.

Avec la présidence Macron, ne craignez-vous pas que le lobby agroalimentaire ne se renforce au détriment des petits producteurs et qu’elle n’atténue encore plus la diversité de nos terroirs ?

Il me parait un peu prématuré de faire ce genre d’hypothèses. Il est certain que chaque pouvoir a appuyé une vision particulière de l’agriculture et de l’alimentation, comme en témoigne l’alliance historique entre la droite et la FNSEA depuis l’époque gaulliste. Pour le moment, Emmanuel Macron a surtout rassuré les viticulteurs en soutenant, lorsqu’il était à Bercy, l’assouplissement de la loi Evin, carcan législatif qui restreignait de manière excessive toute information sur le vin français en la taxant de publicité détournée. Par ailleurs, la conseillère agriculture du président Macron, Audrey Bourolleau, est issue de Vin & Société, association représentant les intérêts de la filière viticole.

Le nouveau président ne manque d’ailleurs pas d’utiliser les diners d’État dans sa communication et sa politique étrangère. Comment analysez-vous l’utilisation de la gastronomie par le nouveau président ?

Il n’y a pas encore eu de dîner d’État sous la présidence Macron. On appelle dîner d’État le repas le plus élevé dans la hiérarchie protocolaire, auquel on recourt pour honorer particulièrement un pays. Il y en avait environ 5 par an sous la présidence Hollande, comme lorsque l’on a reçu la reine d’Angleterre en 2014 pour commémorer les 70 ans du débarquement. Pareil dîner dépasse la centaine de personnes et a habituellement lieu dans la salle des fêtes de l’Élysée. Pour ce qui concerne Emmanuel Macron, il me semble avoir compris l’importance du repas. Il est à ce titre frappant qu’il ait choisi de recevoir Vladimir Poutine à Versailles pour déjeuner, ce qui est devenu rarissime. Le repas le plus marquant a bien entendu été celui partagé avec Donald Trump au Jules Verne. Le choix d’un dîner au restaurant, sur le mode intime, est assez habile du point de vue de la communication en ce qu’il induit une proximité. Il me semble par contre sous-dimensionné par rapport au prétexte officiel de l’invitation du président américain, qui était de commémorer le centenaire de l’entrée en guerre des États-Unis dans la Première Guerre mondiale. En 1919, le président Wilson avait été reçu au Sénat pour un somptueux banquet et accueilli par des discours en vers. Célébrer cent ans d’amitié transatlantique aurait au minimum nécessité un dîner d’État, et il est dommage que l’événement en question soit passé au second plan à la fois du fait de la concomitance du 14 juillet et du caractère mondain du repas entre les deux présidents, qui a accaparé tous les commentaires sur cette visite.

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