L’impérialisme américain est né à la Havane

La guerre hispano-américaine de 1898 n’a pas la notoriété d’autres des nombreuses guerres de notre hégémonique allié d’Outre Atlantique. À tort,  car dans la baie de La Havane, se joue alors le premier acte de l’impérialisme américain tel que nous le connaissons encore aujourd’hui.

Avant que ne s’ouvre cette expédition caribéenne, la politique étrangère américaine est régie depuis 1823 par la célèbre doctrine Monroe. Celle-ci affirme que toute présence européenne sur le continent américain sera maintenant considérée comme un acte hostile. La République américaine s’engage en contrepartie à ne pas intervenir en Europe. Cette politique étrangère pose alors les prémisses d’une volonté impériale qui ne dit pas son nom. Un impérialisme alors encore seulement étendu au Nouveau Monde dans lequel la puissance américaine garde ainsi les mains libres. S’impose également alors l’idée d’un « destin manifeste » théorisé en 1845 par le journaliste américain O’Sullivan après l’annexion du Texas. Cette idée messianique affirme que les populations anglo-saxonnes sont appelées à occuper toutes les terres entre l’Atlantique et le Pacifique. C’est dans ces années que s’imprègne cette mystique de l’expansion au sein des mentalités américaines, rétives à toutes formes de limites.

Le colonel Roosevelt et ses hommes après la victoire sur les collines San Juan.

La magnificence exotique de Cuba, si proche des côtes de la Floride ne pouvait qu’aiguiser l’appétit américain. L’expédition de 1898 s’inscrit donc dans la continuité d’une prodigieuse expansion territoriale faite au détriment du Mexique et des peuples amérindiens. Ainsi  après la brève guerre de 1848 les Mexicains sont contraints de céder les états actuels de l’Arizona, du Colorado, de la Californie, du Nevada, du Nouveau-Mexique et de l’Utah. La Guerre de Sécession (1861-1865) stoppe un temps ce processus expansionniste. Mais alors que les ruines de la capitale sudiste Richmond sont encore fumantes, Washington tourne à nouveau son regard avide vers l’Ouest. En plus d’assouvir les intérêts de l’élite du nord, le pays espère se ressouder dans l’absorption de nouveaux territoires. Ce seront cette fois encore les peuples amérindiens qui subiront la prédation anglo-saxonne.

Avec l’expédition de Cuba, les États-Unis entrent toutefois dans une nouvelle ère : celle de l’impérialisme à dimension mondiale. Découverte par Christophe Colomb, l’île est alors une des plus vieilles colonies espagnoles du Nouveau Monde. Peuplée de nombreux esclaves asservis par un pouvoir colonial brutal, au XIXe siècle, Cuba connait de nombreuses insurrections. Avec le soutien officieux des États-Unis, de nombreux troubles éclatent dans le pays. À partir de 1895, les liens entre Créoles cubains et les Américains s’intensifient jusqu’au début du conflit en 1898.

L’USS Maine, coulé dans le port de La Havane

La destruction accidentelle, dans la baie de La Havane, de l’USS Maine, un navire de guerre américain en ce mois de février 1898 ne retentit pas seulement dans la capitale cubaine. Son fracas se fait entendre au-delà des mers et atteint la côte Est de la jeune nation américaine qui n’attendait qu’un prétexte pour entrer en guerre. Ainsi, le retentissement est immense auprès d’une opinion chauffée à blanc qui connaît une fièvre patriotique qui n’est pas sans rappeler le Jingoïsme britannique. Ainsi, cet accident, rapidement transformé par la propagande médiatique en acte de sabotage enflamme tout le pays. La presse unanime appelle à la guerre contre l’Espagne, puissance coloniale déclinante dont les restes d’empire ne comprennent plus que Cuba et les Philippines.

Comme un siècle après lors des guerres du Golfe et d’Irak de 1991 et 2003, le pouvoir des médias joue un rôle essentiel. Ici celui de la presse populaire à grand tirage est décisif. Elle ne cesse de souffler sur les braises d’un bellicisme prêt à se raviver au moindre souffle. «Remember the Maine, to Hell with Spain !»  s’affiche à la Une du New York World, un des journaux  les plus influents.  Malgré la volonté d’apaisement espagnol, L’aigle américain s’apprête à frapper.  La « splendide petite guerre » selon l’expression du Secrétaire d’État John Hay peut commencer. Celle-ci est en effet brève et le corps expéditionnaire américain dans lequel s’illustre Théodore Roosevelt ne rencontre qu’une faible opposition.

L’Espagne est contrainte de demander la paix. Le traité de Paris entre les deux pays proclame l’indépendance de Cuba – à la souveraineté contrôlée par les États-Unis –  et cède les Philippines, l’ile de Guam et Porto Rico aux États-Unis. Aux Philippines s’impose un nouvel ordre autoritaire voulu par Washington et qui n’a rien à envier à la répression coloniale des puissances européennes. L’ordre est ainsi imposé dans le sang de plus de 100 000 Philippins et le pays ne retrouvera son indépendance qu’en 1946. C’est un colonialisme version américaine qui s’y met en place loin des principes wilsoniens de liberté des peuples proclamés après la Grande Guerre. Avec une lucidité glaçante en cette année à la charnière entre le XIXe et le XXe siècle, le Washington Post écrit alors : « Le goût de l’empire règne sur nous comme le gout du sang règne sur la jungle… » Avec plus d’un siècle de distance, la terrible actualité de ce sombre constat s’impose.

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