Hélie de Saint Marc, guide au milieu des champs de braise

La lettre à un jeune de 20 ans d’Hélie Denoix de Saint Marc est de ces textes que l’on se transmet de parrain en filleul, et que l’on recueille avec la fierté d’être admis au partage d’un secret précieux. Elle n’est certes plus inconnue de personne, mais elle restera toujours, pour qui la découvre, le testament mystique à l’écho universel qu’un patriote a laissé aux enfants de France.

En réalité, il nous a légué bien davantage. Certains Français ont beaucoup oeuvré pour l’histoire, mais ont oublié d’être des héros. Hélie de Saint Marc est de ceux que l’histoire aurait parfois voulu oublier, mais qui n’a jamais cessé d’en être un. Car il ne s’est jamais voulu fidèle qu’à la France réelle, quitte à combattre la France légale : pour l’histoire dans la Résistance, contre l’histoire avec les généraux putschistes d’Alger, le volontaire Denoix de Saint Marc n’a jamais renoncé à mettre sa vie en péril, pourvu qu’elle serve à son idée.

Fidélité au drapeau plutôt qu’à celui qui le brandit. Droiture morale et éthique personnelle plutôt que soumission aveugle aux autorités et aux corps. Signe de ce que derrière la fonction et l’uniforme, il y avait, plus qu’un soldat, un authentique guerrier et un homme valeureux. Comme il existe des poètes maudits, il existe des patriotes maudits. Maudits par les traîtres et les lâches, par les légalistes obstinés, assurément, mais Hélie de Saint Marc aura toujours été gardé par la Providence. Encensé un jour, condamné le lendemain, on n’a pourtant jamais pu lui reprocher autre chose que sa constance.

Résistant, d’abord et toujours

En 1940, Hélie Denoix de Saint Marc a 18 ans. Dans le bain de la bourgeoisie catholique et maurrassienne, c’est sans doute, d’abord, le sentiment que la débâcle est un symbole de la mascarade républicaine qui l’anime. Tant pis si, déjà, la France légale déçoit : le jeune lycéen touche l’aventure du doigt, fait franchir la ligne de démarcation à ceux que l’on lui confie, puis bascule dans la Résistance intérieure, intègre le réseau Jade-Amicol. La clandestinité a ce goût de réel qu’il ne trouve pas à  Corniche, l’antichambre de Saint-Cyr, ce « quelque chose de clos, d’un peu artificiel, sans rapport avec le fabuleux bouillonnement du monde » entrevu à la frontière de la zone libre.

Il faut partir, avec l’approbation du patriarche, le bâtonnier bordelais qui — comme l’occupant Ernst Jünger, ce guerrier insaisissable vraisemblablement fait du même acier que son fils Hélie — ne manquait jamais de saluer les porteurs de l’étoile jaune. Nous sommes en 1943, mais aussitôt qu’ils sont partis, les braves sont pris au piège de l’ennemi. Saint Marc est déporté à Buchenwald, la résistance se réduit alors à la survie, il frôle la mort. Il n’aura pas eu le temps d’être plus que le passeur espiègle, modeste résistant parmi tant d’autres, mais cet instinct ne le quittera plus. A Buchenwald, il découvre l’héroïsme des anonymes : la trempe est faite.

C’est son passé de résistant qui lui ouvre à nouveau les portes de l’armée. Les hommes qui ont rendu service à la France enfin triomphante bénéficient de la confiance de leurs anciens hiérarques, l’accès à Saint-Cyr leur est facilité et Saint Marc, qui a souffert de rudes épreuves à la fin de sa captivité, n’a cependant rien renié de ses aspirations profondes. C’est dans la Légion étrangère qu’il les poursuivra : quelque part entre le moine et le mercenaire, le légionnaire oublie son passé dans un corps bâtard, fraternise avec ses ennemis d’hier sans les façons des hommes bien nés. Là-bas, Hélie de Saint Marc ne rompt qu’avec sa condition de fils de notable, pour mieux retrouver l’humanité brute de ses expériences passées. Le sceau de la Résistance et de sa conséquence tragique est définitivement apposé sur la feuille de route du jeune officier, il ne s’en effacera jamais.

Au feu

Volontaire pour l’Indochine, cet ailleurs où il espère sans doute se trouver une nouvelle, grande et noble raison de vivre, il apprend à commander comme on apprend à aimer. Il apprend aussi le respect de l’ennemi et, plus encore, celui de l’autochtone. Loin des clichés dont on se repent encore à tort, le commandant ne nourrit ni haine ni condescendance à l’égard de ce peuple indigène qu’il admire. Il se sent d’ailleurs sans doute aussi proche des partisans qui combattent à ses côtés que de ses légionnaires. Les prétentions coloniales ont sans doute été des crimes bureaucratiques, l’Histoire a d’ailleurs prononcé sa sentence. Mais la noblesse d’âme des soldats de France de la race d’Hélie de Saint Marc, envoyés au feu  pour mêler leur sang à ceux des indigènes alliés ou ennemis, lave à tout jamais l’honneur de la France obstinée dans ses détours coloniaux. Là encore, Saint Marc incarne la France réelle contre la France légale, confortable et paisible, qui ne voit ni le sang ni la terre. Pendant six ans, il se rendra trois fois en Indochine, il y laissera les plus beaux moments de sa seconde jeunesse.

A son retour, c’est une première épopée algérienne qui attend le capitaine Saint Marc. En 1955, la situation est déjà trouble, il sait que tout est déjà réuni pour la tragédie qui adviendra. La France n’est pas claire sur l’Algérie, elle fait semblant, son armée en fait les frais. Là est  la trahison sourde et inavouée qui fait gronder les rangs, et qui lui fera écrire ces mots amers: « Avant de nous juger, j’aimerais que les jeunes générations sachent par quelles angoisses nous sommes passés lorsque nous avons compris que, dans le conflit algérien, le général De Gaulle utilisait comme des armes courantes le mensonge, la duplicité et le cynisme. Quelque chose de vital et de définitif s’est cassé en nous qui ne vivra plus jamais. »

Alors le 21 avril 1961, avec le 1er régiment étranger de parachutistes qu’il commande, il prend part à la rébellion des généraux « putschistes ». Une fois de plus, le choix décisif d’un patriote pour l’illégalité, et une fois de plus l’aventure s’arrête en un éclair. Le régiment a manœuvré dans le calme, pris le contrôle d’Alger, mais cela ne suffit pas à faire un succès politique. L’échec transforme les rebelles en vaincus, mais fidèle à lui-même, Saint Marc assume. Il sera jugé. Parce qu’il a pris la responsabilité d’engager ses hommes dans cette voie périlleuse, il renonce à fuir, que ce soit pour un ailleurs terrestre et secret ou pour les cieux. Il veut s’interposer entre ses hommes et le pouvoir vengeur qui revêt alors le masque de la justice. Il se sait condamné mais reste droit. Sa seule défense aura été de faire valoir son refus de la trahison d’en-haut, d’avoir poursuivi jusqu’au bout la mission qu’on lui avait confiée lorsqu’il avait pour la première fois foulé le sol d’Algérie. On le condamne à dix années de réclusion, il a 39 ans, sa femme en a 25, ses deux filles ne parlent pas encore. Il est gracié en 1966 par le Général De Gaulle.

Héritage

La vie d’Hélie Denoix de Saint Marc ne s’arrête pas là, mais vint le temps de la retraite.  Rares sont les héros dignes d’être ainsi nommés tant qu’ils n’ont pas franchi le seuil de la mort. Saint Marc n’est certes pas un hussard, mais c’est un homme droit, devenu un grand
sage. Ses écrits, outre les récits de guerre et de captivité, sont l’héritage des Français qui veulent rester fiers. La parole d’un grand qui touche jusqu’au coeur de ceux qui n’ont pas de modèle ni de père, mais se savent descendants d’une noble lignée.

Honneur à celui qui n’a pas eu peur d’avouer que toute la vie était affaire de doute et d’inquiétude, à celui qui pourtant nous apprend à oser, s’il le faut, envers et contre tout. Désobéir, quand la droiture l’exige, c’est encore servir la France à travers les âges, car c’est ne pas la semer de lâchetés. Honneur à celui qui s’en alla sous le soleil de Lyon.
Saint Marc — présent !

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One thought on “Hélie de Saint Marc, guide au milieu des champs de braise

  1. Bon compte rendu de la vie de Saint Marc. J’apprécie notamment la photo que je ne connaissais pas. Un point de désaccord: »les prétentions coloniales ont été sans doute des crimes bureaucratiques ». Tout d’abord la colonisation française ne peut se réduire, c’est évident, à un mouvement ou une initiative bureaucratique, là n’est pas l’essentiel. Mon jeune interlocuteur ne peut se libérer de ce qu’il faut bien appeler la pensée dominante sur la « colonisation », étiquette que l’on réserve à une seule forme historique de colonisation. Il n’y a pas de population sur un quelconque territoire qui ne soit le produit d’une succession de colonisations. Pas lieu de développer ici cette question, juste deux exemples. Tout d’abord celui de l’Algérie issue d’au moins sept mouvements de colonisation: phénicienne, romaine, vandale, byzantine, arabe (en deux vagues principales), turque; la Français délogeant les Turcs en 1830. Quant au Vietnam, premier terrain d’action de Saint Marc: lorsque les premiers missionnaires y mettent un pied fin 16ième, Saîgon n’est pas vietnamien mais khmer, au nord de Saïgon se trouve le royaume cham en bout de course sous le rouleau compresseur de la colonisation kinh, autrement dit les Tonkinois ou futurs Vietnamiens qui parleront de marche vers le sud, les chams disparaissant quasiment physiquement ; pour revenir au Cambodge, il ne doit sa survie qu’au protectorat français auquel il ne s’est guère opposé, pris en étau qu’il était par les Kinh et les Siamois qui le faisaient disparaître.
    Question histoire, Saint Marc aurait pu vous en apprendre…. en revanche mon site en construction serait plus avancé si je disposais de votre savoir-faire.

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